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Le travail de rue en Corée du Sud: ” ici on survit”

Lorsque je suis arrivée en Corée du Sud, mon objectif premier était de partir à la rencontre d’artisans et de travailleurs Coréens afin de leur laisser la parole pour me parler de leur travail. Les entretiens étaient plus ou moins fixés mais mon âme d’aventurière m’a également poussée à aller un peu plus loin.

Ce récit est le fruit d’un long travail de traduction réalisé par Yoon, que je remercie énormément, et par moi-même. Pour la petite histoire, j’ai rencontré Madame Kim par hasard dans les rues de Seoul. Je l’ai observée pendant quelques temps avant de l’aborder mais au fond de moi, je sentais que le contact allait se faire naturellement entre nous. Certes, la tâche n’était pas simple mais munie de mon micro et de quelques notes rédigées en Coréen, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée à la rencontre de cette femme exceptionnelle. Dans un premier temps, je me suis présentée et, de fil en aiguille, nous avons commencé à parler de sa vie ainsi que de son travail. Madame Kim n’a pas voulu être filmée mais elle m’a gentiment autorisée à l’enregistrer avec mon petit micro. Pour conserver sa confidentialité, j’ai préféré changer son prénom.

Lors de notre échange, j’ai pu ressentir la barrière de la langue mais d’une façon assez étrange Madame Kim a su prendre le temps de me raconter certains détails de sa vie : certaines rencontres ne s’expliquent pas et encore moins ce type de conversation plutôt intime entre deux inconnues. C’est donc avec beaucoup d’émotions que je vous livre son témoignage. Madame Kim ne lira probablement jamais ces lignes mais je tiens à ce que son histoire soit connue.

Seoul, Octobre 2016.

C’est dans cette petite rue que nos regards se sont croisés, Madame Kim et moi. Je me baladais dans un quartier de Seoul sans vraiment savoir que cette rencontre allait bouleverser ma vie. Madame Kim vend des  « kwaja » ( ou « snacks » Coréens) depuis maintenant 30 ans dans les rues de Seoul. Avant d’aborder son travail, j’aimerai tout d’abord vous raconter l’histoire poignante de cette femme.

Madame Kim est née en Corée du Nord dans les années 30 environ. Très jeune, elle se marie avec un paysan, met au monde une magnifique petite fille et aide quotidiennement son mari à entretenir leur ferme. Lorsque la guerre de Corée éclate en 1950, Madame Kim a 21 ans. Je sens que cette période de sa vie est difficile à aborder, Madame Kim est émue mais tient à me raconter cette journée qui a changée le cours de sa vie. La famille est séparée brutalement par la guerre de Corée un jour d’automne 1952 et Madame Kim ne reverra plus son mari et sa fille. Elle n’a jamais eu de nouvelles de leur part mais espère les revoir un jour. « L’heure de dire adieu n’est pas encore arrivée » me dira-t’elle.

C’est donc en 1952 que Madame Kim se retrouve livrée à elle-même dans ce pays qu’elle ne connaît plus : la Corée du Sud. Madame Kim est traumatisée par cette époque et ne trouve plus les mots pour poursuivre son histoire. Je lui demande alors ce qu’elle faisait quotidiennement. « Survivre sans ma famille ». Elle me répondra que pendant plusieurs années, elle travaillait dans un restaurant de Mandu (raviolis Coréens) avec des femmes qui ont également été séparées de leur famille lors de la guerre de Corée. « C’était un peu un repère pour moi d’avoir été avec ces femmes à cette époque ». Elle se lie d’amitié avec elles et retrouve petit à petit le sourire. Un jour, le restaurant ferme et Madame Kim n’a plus assez de revenus pour payer son logement, qu’elle partageait également avec ces femmes : « sa famille ». Pour ne pas finir à la rue, un proche d’une de ses amies lui propose de vendre des kwaja ( les fameux snacks Coréens). Madame Kim accepte sans trop savoir ce qui l’attendait.

Elle se souvient de son premier jour en 1987 : son nouveau patron lui montre un chariot rempli de kwaja et lui pose certaines conditions. Madame Kim doit travailler 8h par jour pendant 6 jours et doit vendre un certain nombre de paquets afin de gagner un salaire « convenable ». N’ayant pas le choix, Madame Kim se ballade dans plusieurs quartiers afin de trouver des lieux animés afin de mieux vendre ses paquets de snacks. Elle va parcourir de nombreux kilomètres pendant les dix premières années. Pousser un chariot de plusieurs kilos pendant autant de temps a eu de lourdes conséquences sur sa santé : Madame Kim souffre de problèmes de dos. Ne gagnant pas assez d’argent, elle ne peut pas se permettre de se faire soigner à l’hôpital. C’est ainsi que Madame Kim décide de vendre ses kwaja au même endroit depuis maintenant 30 ans. Ses conditions de travail sont assez difficiles. Madame Kim travaille dehors depuis 30 ans et ce même en hiver alors que les températures chutent parfois jusqu’à -15 degrès et pourtant. Elle me raconte que dans les années 90, elle arrivait à gagner un bon salaire, lui permettant de rentrer au chaud le soir chez elle. Le pays connaît un changement économique très important : Madame Kim assiste peu à peu à la modernisation du pays mais elle a du mal à s’ adapter. Pendant notre échange, je lui demande alors si ce travail n’est pas trop routinier. Madame Kim me répondra à multiples reprises qu’elle n’a de toute façon pas le choix. Sa situation précaire et son âge ne lui permettent pas de travailler ailleurs. D’une façon assez étrange, elle apprécie son travail. Les journées sont longues mais Madame Kim prend le temps d’observer le monde qui l’entoure : un monde qui évolue vite et qu’elle ne reconnaît pas. Son travail est ainsi une façon de garder les pieds sur terre, une façon pour elle de comprendre comment la société Coréenne fonctionne. ” En Corée du Sud, on survit. Les personnes âgées sont livrées à elles-mêmes. Certaines décident de mettre fin à leur vie mais dans mon cas, je pense à mon mari et à ma fille tous les jours et ça me permet de tenir. C’est la seule raison”.

Madame Kim aura vécu une grande partie de sa vie toute seule, elle n’a jamais voulu refonder une famille mais se dit « heureuse de vivre ». Notre échange s’est terminé ici, je devais rentrer et Madame Kim recevait ses premiers clients de la journée : deux jeunes étudiantes. Madame Kim me prend dans ses bras et me remercie pour cet échange « hors du commun ».

C’est ainsi que je quitte cette femme avec un petit déchirement au cœur mais avec des souvenirs pleins la tête.

 

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1 Comment

  • Reply daniel

    Très beau témoignage!

    29/11/2016 at 15:30
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